L’investissement socialement responsable (ISR) occupe aujourd’hui une place centrale dans le discours des acteurs financiers. En l’espace de quelques années, les encours se sont envolés, les labels se sont multipliés et la réglementation s’est durcie. Pourtant, du point de vue de l’épargnant, la réalité reste plus nuancée, avec une connaissance limitée du sujet et une adoption encore modeste.
L’ISR en 2025 se situe ainsi à la frontière entre révolution structurelle de l’industrie financière et effet de mode inachevé dans les portefeuilles des particuliers.
Une croissance spectaculaire des encours responsables depuis 2020
L’ISR ne se limite pas aux fonds boursiers ou obligataires. Il s’étend également à l’immobilier, notamment via certaines SCPI qui intègrent des critères environnementaux et sociaux dans leur stratégie. Pour illustrer cette approche, on peut citer l’analyse proposée par La Tribune sur l’ISR à travers une SCPI, un exemple concret de la manière dont l’investissement responsable se déploie dans la pierre.
Du côté des chiffres, la dynamique est difficile à qualifier de simple mode. Selon l’Association Française de la Gestion financière, les encours de fonds dits responsables ouverts aux investisseurs non professionnels atteignent 1 322 milliards d’euros en 2024, soit une hausse de 9,2 % en un an. Sur ce total, 815 milliards d’euros sont investis dans des fonds labellisés, avec une prédominance du label ISR.
Le changement d’échelle est particulièrement visible si l’on remonte à 2020. Un rapport de l’Inspection générale des finances faisait état d’environ 212 milliards d’euros de fonds labellisés ISR, ce qui représentait alors 5,8 % de l’épargne financière des ménages français. En quatre ans, l’encours labellisé a donc été multiplié par près de quatre, signe d’une institutionnalisation rapide de la finance responsable.
Cette montée en puissance ne se limite pas aux fonds actions. Les encours d’obligations durables (green, social, sustainability-linked bonds) détenues dans les portefeuilles de fonds et de mandats en France atteignent plus de 220 milliards d’euros en 2024, en forte progression sur un an, dominés par les obligations vertes. L’ISR s’inscrit donc dans un mouvement plus large de financement de la transition via la dette.
La montée en puissance des labels, mais un cadre plus exigeant
Au cœur de cette dynamique se trouve le label ISR, créé par le ministère de l’Économie pour rendre identifiables les fonds intégrant des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance. Fin 2024, plus d’un millier de fonds étaient labellisés. Mais la refonte du référentiel, appliquée pleinement au 1er janvier 2025, a marqué un tournant.
Les nouvelles règles ont relevé le niveau d’exigence, en particulier sur les trajectoires climatiques des portefeuilles et les exclusions sectorielles. Une partie des fonds historiquement labellisés n’ont pas souhaité ou pas pu se mettre en conformité. Au terme de la période de transition, moins des trois quarts des fonds ont conservé le label, ce qui traduit à la fois un nettoyage de l’offre et une volonté de crédibiliser la finance responsable.
Parallèlement, les autorités publiques ont poussé vers un durcissement des critères ESG. Les critères du label ISR ont été renforcés, avec notamment des exigences plus strictes sur les entreprises impliquées dans les énergies fossiles. Cette évolution répond à une critique récurrente de « greenwashing », qui reprochait à certains fonds ISR de conserver en portefeuille de grands groupes très exposés au pétrole ou au gaz.
Pour les gérants, l’ISR n’est donc plus un simple argument marketing. Il implique une méthodologie de sélection, de suivi et de reporting extra-financier de plus en plus détaillée, ainsi qu’un dialogue renforcé avec les entreprises sur leurs plans de transition. À ce niveau, la révolution est bien en cours.
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Des épargnants encore peu engagés dans l’investissement responsable
Cette transformation de l’offre contraste avec le relatif attentisme du grand public. Plusieurs études récentes sur l’épargne responsable montrent qu’une minorité de Français déclarent détenir un produit d’épargne responsable, alors même qu’une majorité affirme être sensible aux enjeux environnementaux et sociaux.
Dans les enquêtes d’opinion, les critères de choix restent très traditionnels : sécurité du capital, facilité d’accès et rendement attendu dominent largement. Les livrets réglementés restent massivement détenus, tout comme l’assurance vie en euros. La dimension environnementale ou sociale, même si elle est jugée importante dans l’absolu, passe souvent au second plan dans l’arbitrage concret entre deux placements.
La notoriété des labels illustre ce décalage. Si une majorité de Français déclare faire confiance aux labels en général, la part de ceux qui distinguent clairement les labels d’épargne responsable reste limitée. Le label ISR gagne en visibilité, mais il demeure loin derrière les produits phares de l’épargne traditionnelle dans l’esprit des particuliers.
En résumé, l’offre ISR a explosé, mais l’appropriation par le grand public reste lente. L’ISR progresse, mais comme une couche supplémentaire sur des habitudes d’épargne qui restent très conservatrices.
L’ISR : Une révolution surtout du côté de l’industrie financière
Faut-il en conclure que l’ISR n’est qu’un effet de mode ? Les données suggèrent plutôt une révolution silencieuse du côté de l’industrie, encore partiellement visible seulement pour l’épargnant.
D’un côté, les encours responsables ont changé d’échelle, le cadre réglementaire s’est densifié et les labels ont été durcis. Les sociétés de gestion intègrent désormais massivement des indicateurs climatiques dans la construction de leurs portefeuilles, en suivant l’empreinte carbone, l’alignement avec les objectifs de l’Accord de Paris ou encore l’exposition aux secteurs les plus émetteurs. Sur ce plan, il est difficile de parler de simple phénomène passager.
De l’autre, la part de l’ISR dans les portefeuilles des ménages reste modeste et très concentrée sur les épargnants les plus aisés ou les plus accompagnés. Beaucoup de Français disent vouloir « donner du sens » à leur épargne, mais hésitent à franchir le pas faute de compréhension des produits et de visibilité sur leur impact réel. La complexité du vocabulaire (ESG, taxonomie, SFDR, CSRD) peut aussi créer une distance avec le grand public.
En 2025, l’investissement socialement responsable apparaît donc comme une révolution surtout structurelle, portée par les gestionnaires d’actifs, les régulateurs et les institutions, mais qui ne s’est pas encore pleinement traduite dans les comportements de masse. Pour qu’il sorte définitivement de la case « effet de mode », deux leviers semblent décisifs : une pédagogie beaucoup plus concrète auprès du grand public et une transparence renforcée sur les projets réellement financés, au-delà des seuls arguments marketing.
Sources ayant servies à écrire l’article :
- Association Française de la Gestion financière (AFG), enquêtes sur l’investissement responsable
- Ministère de l’Économie et des Finances, Inspection générale des finances, travaux sur le label ISR
- Comité du label ISR, études « Les Français et l’épargne responsable »
- Banque de France, publications sur la finance responsable
- Enquêtes d’opinion 2020–2025 sur l’épargne des ménages français (Ifop, Harris Interactive, etc.)
Pour aller plus loin :